Première partie

1

La première fois que Layla Avélanche avait pris le bus avec Louis Arturo, il lisait le livre «Le crime de Sylvestre Bonnard». Le livre était couvert d'un papier brun et sur la couverture, la photo d'une pipe posée sur un livre ancien, à côté d'un sablier au milieu de sa course.  C'était si bizarre, ce livre et le pouvoir que Louis avait de lire et  l'écoute de chaque son. Sylvestre Bonnard était aussi un homme sans enfant comme lui mais il était un vieillard instruit, tandis que Louis était un jeune homme instruit dont les livres formaient tout l'univers. Sylvestre Bonnard avait consacré toute sa vie à l'étude d'anciens manuscrits et d'antiques documents, et ce n'est qu'au crépuscule de sa vie qu il en avait réalisé la signification et la saveur. Louis glissa  son doigt dans le livre en guise de marque-page. Dès le premier instant où il la vit dans ce froid matin-là, il désira lui parler,  et demanda une cigarette.

La cafétéria de la Faculté des Sciences Humaines était presque vide. Il était huit heures du matin. Rafraîchi par une douche chaude, Louis est assis, chemise à col blanc et boutonnée, sous un chandail brun, une paire de boucles d'oreilles noires à chaque oreille. Des bracelets argentés enroulés à ses poignets. Les cheveux très courts, noirs et soignés. Le cou parfumé. Il fume une cigarette tirée d'un paquet de «Camel», Layla le sent respirer.  Son souffle est lourd de fumée.

Sa peau à elle porte encore la brûlure de quelqu'un d'autre, qui aurait des boucles blondes et des yeux bleus et trompeurs, un homme  resté auprès d'elle toute la nuit et au matin s'était éclipsé. Elle demanda à Louis une cigarette et ils parlèrent de l'homme qui s'était enfui. Louis la regarda et il pensa qu'elle était une ourse qu'on avait dérangée pendant son hibernation et il en conclut que tous ne sont pas des singes. Il lui demanda en souriant: «Et comment sais-tu qu'il ne te cherche pas maintenant, en ce moment précis»?

L'homme bouclé lui avait dit qu'il avait une maison avec un piano en bord de mer. Et elle qui voulait tant une maison, comme un enfant affamé  prêt à toute nourriture. Elle voulait qu'il la sorte de la maison maternelle et la prenne chez lui au bord de l'eau. Ill l'avait regardée d'un air malicieux comme s'il sentait tenir entre ses mains une séduisante  sucrerie.

Ensemble ils se rendirent en bus à la maison de sa mère, le voyage fut long. Layla posa sa tête sur son épaule. Le matin, sa mère était assise dans sa cuisine et sirotait un café, les yeux embrumés de sommeil. Elle les regarda d'un air surpris quand ils descendirent les escaliers, posa sur lui un regard pitoyable et elle dit: «S'il vous plait, revenez nous voir». De la même façon, elle avait levé les yeux vers l'homme aux boucles blondes.

Ensuite ils avaient tous deux pris le  bus vers l'Université et quand ils arrivèrent, l'homme aux boucles blondes s'enfuit et disparut. Elle le chercha dans tous les couloirs de la Faculté des Sciences Exactes. C'est là, au cœur de ce même brouillard, dans ce froid matin-là,  qu'elle demanda une cigarette à Louis Arturo. Dans un aveuglement total, et sans même  avoir pleinement conscience de sa demande. Comme sortie d'un rêve, elle vint vers lui dans la cafétéria des Sciences Humaines.

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