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La troisième fois que Layla et Louis avaient pris le bus 25 de l'Université en direction du sud de la ville, elle portait une robe noire et des collants noirs transparents, emmitouflée d'un lourd et long manteau de laine, avec lequel elle avait aussi couvert Louis, quand il se tenait près d'elle à l'arrêt de bus et tremblait de froid. Layla téta la cigarette qu'il tenait entre ses doigts et Louis lui dit qu'un accent français venait parfois s'insinuer dans son discours. Ensuite, ils montèrent et s'assirent sur le sol de l'autobus dans le ventre de l'accordéon tournant, et Louis lui murmura à l'oreille: «hello, Madame.»

Et Layla lui répondit: «hello, Monsieur,» et l'embrassa sur les lèvres. Ils allèrent chez lui. Dès l'instant où elle entra dans la lumière jaune et tamisée du salon, elle sut qu'elle ne pourrait plus partir. Elle s'assit sur le divan et retira ses bottes. Au même instant une chatte magnifique grimpa sur la table de bois sculptée qui était au centre de la pièce, entre la bibliothèque, le large divan et le fauteuil rouge. Louis était dans la cuisine et faisait le café. Layla s'approcha de lui et s'arrêta derrière son dos.

«De quel signe es-tu?» lui demanda-t-elle.

«Poissons» lui répondit-il. «Et toi?»

«Balance» dit-elle.

Elle retourna au salon et grignota les dernières bouchées du sandwich au fromage qui était resté dans son sac depuis le matin. Elle en coupa un morceau pour la chatte mais celle-ci refusa de manger et ne daigna même pas renifler, mais juste jeta sur Layla un regard soupçonneux et sauta de la table au divan. Louis posa les verres de café sur la table de bois sculpté et ensuite prit de l'étagère "Les fleurs du mal" de Baudelaire. Layla s'allongea sur le canapé et écouta Louis qui lut rapidement quelques poèmes. Elle ne comprenait pas un mot. «Attends», lui dit-elle, «on ne lit pas comme ca.» Elle ouvrit ses jambes, l'entoura de ses cuisses et elle lui lut Baudelaire, lentement. Ce même soir ils ont emménagé ensemble.

Dans le ciel, grondait un tonnerre menaçant et au-dessus de leur tête le toit tremblait. Le matin, elle entendit des cris qui montaient de la rue, elle sortit nue sur le balcon et vit qu'un petit homme aux boucles blondes prenait la place de parking du marchand de légumes à l'angle de la rue. Le fils du marchand, un grand adolescent à la tête étroite, se tenait au-dessus du petit homme bouclé brandit un poing américain et provoqua une profonde coupure à son cou. En hurlant de peur, la vendeuse de fromage sortit du magasin pour éponger d'un foulard blanc le cou en sang de l'homme aux boucles blondes. Layla se tenait au-dessus d'eux et avait vu le coup, puis le sang qui giclait à la base du cou, le visage surpris et le corps figé et stupéfait du petit homme.

Un frisson glacé parcourut son dos nu et elle courut au lit, réveillant Louis qui la serra dans ses bras. Toute la matinée ils ont fait l'amour, se fondant l'un dans l'autre. Faisant taire les voix de la rue avec de longs baisers sous la couverture, là-haut les fenêtres fermées, les cris des vendeurs du marché aux épices étouffés par les volets clos. Un puissant désir se mêlait aux odeurs épicées qui tourbillonnaient dans son haleine et dans la voix douce de Louis Arturo.

C'est seulement au crépuscule qu'ils ont réussi à détacher leurs corps nus, enfiler un pantalon, se couvrir d'une chaude chemise et sortir dans la cuisine. Louis cassait des œufs pour le diner et Layla sortit de sa vieille valise sa machine à écrire grise et la posa sur la table ronde qui se tenait sur un seul pied, telle une cigogne, dans l'angle de la petite pièce derrière la cuisine dont les fenêtres hautes étaient entourées par un arbre aux larges feuilles en forme de losange. Les feuilles étaient trempées par la pluie battante et Layla entendit le cri de l'arbre sous le vent qui fouettait les branches et les feuilles battues par les gouttes d'eau. Maintes pages furent remplies sous la cime noire de l'arbre. Des espaces sombres qui portaient dans leur silence le secret de l'apparition du tronc sorti de la terre. Dans l'odeur de l'omelette qui cuisait, des oiseaux d'hiver chantaient, non loin de l'oreille jalouse de la chatte dont la présence de Layla dans le lit de Louis éveillait la fureur. L'animal miaula sur elle et son visage menaçant se reflétait sur la buée qui recouvrait la vitre de la fenêtre glacée.

Toute la nuit Layla resta assise à la lueur de la bougie, écoutant le cri de l'arbre et écrivant. Elle s'était éloignée du corps de Louis et les ombres autour d'elle faisaient monter une fumée transparente le long du mur. Elle s'était éloignée de son propre corps, entendait parfaitement le cri mouillé de l'arbre dans le murmure du vent et le ciel qui frappait a la fenêtre un rythme libre d'amnistiés. Plus que jamais, elle sentait son corps. Le contact de Louis restait gravé dans sa chair.

Ainsi Louis lui fit découvrir la maison entourée de pluie et de soleils.

Parfois, le soir, ils sortent dans les rues mouillées, penchés l'un sur l'autre comme des maisons effondrées, marchant dans les flaques en pantoufles grises, cherchant des films d'artistes disparus. Ensuite ils s'enferment dans le petit appartement et regardent des films sur Reinaldo Arenas, Sylvia Plath, Modigliani, Klimt et Gustave Mahler.

Debout dans la rue Nehalat Binyamin, l'arbre montre le bout de son front à la fenêtre et toutes ses boucles couvrent le balcon devant la maison. Des feuilles vertes et froides bougent au son insistant d'une sirène de voiture.

La chatte monte sur l'oreiller et tombe par terre. Sur la table ronde, des écrits s'accumulent. Des dizaines de feuilles imprimées en lignes courtes. Elle doit corriger ses poèmes. Elle doit réécrire beaucoup d'entre eux, décrypter les symboles cachés et en recomposer une nouvelle œuvre.

Elle porte un pull de Louis et ramasse en elle toutes les odeurs qu'il a emmagasinées pendant toute la journée. Ensuite, elle est assise au salon et lui est allongé sur le lit de l'autre coté du mur. Ou alors, c'est elle qui est allongée dans la baignoire, tandis que lui est debout dans la cuisine. Ou bien tous deux sont assis au balcon ou alors, tous deux sont allongés nus par terre, sur un tapis improvisé de couverture en laine et de couettes. Le corps est touché jusqu'aux os.

Soudain Louis se lève, s'habille rapidement et sort. Layla reste seule par terre. Il ne lui dit pas où il va. Inquiète elle dévale les escaliers en pente raide jusqu'à la rue pendant qu'elle allume une cigarette et boutonne le manteau de laine noire sur son corps nu. Ils se rencontrent sur le trottoir près de la porte d'entrée. Louis cache quelque chose derrière son dos, Layla jette un regard et Louis lui offre une fleur rouge. Layla l'embrasse fort sur les lèvres. «Viens, allons acheter des cigarettes.» demande-t-il et ils marchent ensemble dans la rue. La femme pieds nus avec sa fleur et Louis si beau à ses côtés. «Tu es la fleur avec la femme» dit Louis et elle ne veut pas que ce chemin finisse.

Ils rentrent à la maison, lisent des livres et des articles de littérature, résument de longues phrases, lisent Brenner, Cholem Aleikhem, Baudelaire, Emily Dickinson, Léa Goldberg, une sextine d'Elizabeth Bishop qu'elle avait découpée d'un journal de fin de semaine et collée sur le cahier, en face d'un poème de Nathan Zach. La nuit, ils iront lire des poésies dans une petite salle sombre. Sur le côté Est de la ville, au-delà des tours illuminées. Pour la première fois de sa vie, elle lira un poème dans une petite salle remplie de gens.

Elle monte sur la scène avec une cigarette allumée, mais elle comprend tout de suite qu'elle a besoin d'air et ne fume pas durant toute la lecture, elle est assise sur une chaise et lit de la poésie, ensuite elle se lève et court vers Louis, enfouissant sa tête dans son chandail, il parvient à sentir son battement de cœur à travers le pull, il l'étreint et entoure sa tête de ses bras, elle se cache en lui. «Ton cœur bat si fort» lui murmure-t-il.

«Viens rentrons.» répond-elle et elle plane tout le chemin du retour comme une sorcière sur son balai, lève les mains en l'air et son manteau noir se déploie dans le vent comme une cape. Louis veille sur elle, marche derrière elle et lui parle.

«De quoi va-t-on vivre» demande-t-elle avec anxiété.

«Je ne sais pas» répond-il.

«Alors que va-t-on faire?»

«Je veux lire des livres et qu'on me paye pour ça.»

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francais: marco serrabia

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